Préface par Fouad Laroui,

Écrivain, ingénieur des Ponts et Chaussées

Crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus

C’est dans un poème d’Apollinaire, daté de 1917 et intitulé La Victoire, qu’on trouve cette phrase mystérieuse et vaguement comminatoire : « Crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus. »

Cette phrase, on pressent pourtant ce qu’elle veut dire. Oui, craignons qu’un jour vienne où nous serons tellement habitués aux miracles, tellement blasés, tellement oublieux de ce qu’il a fallu à l’homme d’ingéniosité pour tracer sur le globe cette toile d’araignée aux infinies ramifications, que nous ne serons plus capable de voir plus loin que le bout de notre nez collé à la vitre du compartiment. Nous serons devenus insensibles à la mystique du train. Ce serait dommage.

C’est pourquoi il faut préserver notre âme d’enfant, c’est pourquoi il faut conserver en nous « la joie de voir de belles choses neuves ». C’est l’enfant en nous qui s’émerveillera dans quelques années de voir filer comme une flèche le TGV dans les plaines et les plateaux, sautant en un clin d’œil les cours d'eau, flirtant avec les collines puis flânant dans les villes pour y exhiber avec coquetterie ses flancs d’acier et ses vitres reflétant l’azur.

Je me souviens d’une conversation que j’eus il y a quelques années en gare de Khouribga. Un petit garçon à qui je demandais depuis combien de temps, à son avis, les trains roulaient au Maroc, me fit cette réponse assurée : « Depuis toujours ! » Son père, un de mes collègues d’alors, le reprit en riant : « Mais non ! Il n’y en avait pas à l’époque de mon grand-père. » Trois générations s’invitaient ainsi dans la discussion. Avant le train, on quittait rarement son village, on n’avait qu’une notion imprécise de ce que cela voulait dire, être Marocain. Mon confrère venait de l’Oriental et la ligne Oujda-Khouribga lui faisait voir concrètement ce que c’est qu’une nation. Le petit garçon, lui, tenait tout cela pour acquis.

Or rien n’est jamais acquis. Ces rails qui sont autant de veines d’acier, ces caténaires fins comme des vaisseaux de sang, ce battement rythmé des essieux comme un cœur infatigable, ils ne cessent de créer et de raffermir, jour après jour, ce corps vivant qu’est la Nation marocaine. Comment cela pourrait-il ne pas nous émouvoir ?